Quelques phrases des personnages du film

Isabelle, prostituée à Toulouse

Je continue à m’interroger sur ce qui dérange tant chez les prostituées. Nous faisons partie de l’ensemble de l’industrie du sexe, sauf que lorsqu’on est prostituée, on ne répond à aucune logique justement de productivité. On maintient à toute force une petite activité à dimension humaine. Nous restons des artisanes.

La distance entre le discours qui est tenu pour nous, les prostituées et ce qui se met en place socialement, c’est une distance infinie. Finalement dans le sex appeal qui s’est démocratisé et cette assignation à être sexy pour les femmes, il y a sans doute un vieux malentendu entre les putes et les autres femmes. Autrefois on reconnaissait une pute à la manière dont elle s’habillait, si ça continue avec la loi, ça va être l’inverse, on peut voir des nanas habillées super sexy, et les prostituées ont à cœur de s’habiller bien classique pour pas se faire repérer par les flics, pour pas finir au tribunal pour racolage.

La loi Sarkozy qui pénalise le racolage est venue en même temps qu’une grande inquiétude au niveau du mouvement migratoire, à limiter les mouvements migratoires de personnes. C’est plus cela qui inquiète le politique à l’heure actuelle, plus que la victimisation ou l’exploitation.

Le premier gros argument contre la prostitution, c’est la marchandisation des corps et le deuxième, incontournable, c’est l’esclavage. C’est dommage, pour les esclaves économiques en général, au-delà de la prostitution, parce que lorsque des travailleurs et des travailleuses immigrés sont exploités dans des ateliers clandestins, il y a pas grand monde pour le dénoncer avec autant de force et sur la place publique que la prostitution.

Qu’est-ce qui se passe de si grave, de si douloureux pour une société dans le travail du sexe, qu’est-ce qui se joue là de si fondamental que tous les arguments convergent contre le travail du sexe ? Des arguments qui peuvent être justes mais qui sont justes pour l’ensemble du fonctionnement social et mondial. L'esclavagisme, malheureusement, en fait partie.

La prostituée en tant qu’être humain n’intéresse pas. C’est l’idée de la prostitution qui intéresse. Tout ce qu’elle peut faire, c’est venir illustrer les mauvais exemples. Pour certains groupes dit féministes, une prostituée qui ne serait pas exploitée, qui ne répondrait pas à des critères de mise en souffrance, ça devient quelque chose de tellement plat, de tellement banal, de tellement tranquille, que finalement c’est beaucoup moins intéressant, c’est beaucoup moins photogénique que la souffrance !

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Sonia, prostituée à Bruxelles

Sonia

Une femme devient pute, quand elle demande de l’argent avant de faire l’amour. Comme disait Jacques Brel, une vraie pute se fait payer avant, les autres femmes se font payer après. C’est ça qui fait de nous une pute, et c’est de demander cet argent qui fait de nous des victimes. Si l’homme me paye, je dois rendre des comptes à la société.

Des gens passent leur temps à m’appeler sale pute. Alors moi pour résoudre le problème, je m’appelle moi-même pute. Moi je suis une pute, voilà, il y a que le mot sale qui me dérange, j’ai déjà gagné la moitié. Moi je fais mon métier qui est la prostitution. On m’appelle travailleuse du sexe, on m’appelle personne prostituée, on m’appelle putain, on m’appelle pute, on m’appelle comme on veut, ça m’est égal.

Quand je suis parfois face à des…, je les appelle pas des féministes, je les appelle des sexistes parce qu’une vraie féministe c’est pas ça. Une féministe, elle accepte d’entendre la parole de toutes les femmes, il n’y a pas des femmes qui méritent d’être défendues et d’autres qui ne méritent pas d’être défendues. Je crois que pour finir ça les arrange cette histoire d’esclavage. Elles nous empêchent d’avoir le droit à la parole, parce qu’elles sont ont très peur de ce qu’on pourrait dire. Dès qu’une fille dit qu’elle va bien, que c’est un métier qui lui convient alors là, on doit la tuer. Parce qu’est-ce qu’elle pourrait dire ? Elle pourrait dire que c’est un boulot qui n’est pas si terrible que ça, qui est chouette, qu’elle aime bien, que les hommes ici sont très gentils, et souvent les hommes ils sont jamais aussi gentils qu’avec une pute. Et ça, elles peuvent pas entendre, parce que leur mari est peut-être pas si gentil que ça, parce qu’elles ont des problèmes avec leur sexualité, parce qu’elles ont des problèmes avec leur mec, parce qu’elles savent pas gérer le fait que peut-être elles ont un côté noir qui voudrait bien faire la pute, et qu’elles n’osent pas.

Moi j’ai jamais été interrogées par une prohibitionniste, elles ne m’ont jamais demandé comment j’allais. Elles vont chercher des filles qui vont dans la drogue, des toxs, elles vont chercher des filles qui travaillent dans des conditions abominables dans la rue, alors effectivement elles en trouvent des femmes qui vont pas bien, et c’est uniquement sur cela qu’il faut se battre et ne pas faire un amalgame qui n’est que du populisme politique.

Les gens se demandent comment c’est possible d’avoir cinq, six queues par jour dans leur ventre, ou dans la bouche, ou ailleurs. Pour moi mon sexe n’est pas sacré, ça ne vient pas du divin, ce n’est pas fait que pour avoir des enfants, ou faire l’amour par désir pour l’homme que j’aime. Moi, mon sexe me sert au travail, et il me sert aussi dans ma vie privée. Mais ce n’est pas le même, parce qu’il n’est pas donné de la même manière. Il n’est pas donné ici en fait, ici, il est prêté, de manière très rapide.

C’est un rapport gratuit, dans le sens qu’on ne se doit rien. Le client paye, on décide d’un contrat, c'est-à-dire tu me donnes tant, je te donne ça en échange. Il n’est pas obligé d’être puissant, il n’est pas obligé d’être fort, il est même pas obligé d’être poli, il doit juste être respectueux. Il est libre, totalement libre, c’est d’ailleurs ça le problème de la société, parce que la société justement, c’est un ensemble de personnes qui réprime un peu de leur liberté, pour que tout fonctionne. Et la société dit aussi que c’est dans le mariage qu’on doit trouver la situation la plus épanouissante, et un homme qui vient ici, il dit non. C’est pour ça aussi que la prostitution est tellement combattue par la société, parce qu’effectivement c’est une prise de liberté par rapport aux règles que la société impose à ses membres, mariés, famille, enfants, caravane, à la mer…

Les clients payent aussi le droit de ne pas revenir, et là on est mal, parce que là c’est plus la pute mais c’est la femme qui a mal. Il faut justement pouvoir comprendre qu’il paye ce droit là à l’anonymat, qu’il paye le droit d’un abandon calculé.

Dans le combat contre la prostitution, il y a un combat pour le contrôle de la sexualité des gens, que ça soit des hommes ou des femmes. Nous sommes utilisés comme des épouvantails, car grâce à nous justement on dit aux autres femmes qui auraient trop envie d’être libérées : « Attention, si vous devenez une pute on va vous démolir. » Mais on dit aussi aux hommes : « Les femmes que vous allez payer, c’est dans la boue que vous allez devoir les baiser. Que tirer un coup tranquille quand ils en ont envie ne soit pas une chose trop agréable et facile, que leur sexualité doit rester problématique et culpabilisante, qu’ils jouissent en payant s’ils veulent, mais alors qu’ils côtoient la pourriture, la honte et la misère ».

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Sofia, juriste, prostituée

Sofia

Toute la société pratique une prostitution voulue ou non voulue. Dans toute la société, quelle qu’elle soit. À tous les niveaux que ce soit, tout le monde se vend, se prostitue d’une façon ou d’une autre. Mais là bien sûr, là, c’est honorable, c’est noble.

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Gaby, ex-prostituée, créatrice de l’association « A Nos Ainées »

Gaby

Il y a l’acte, il y a l’argent mais il y a aussi les récits, ce qu’ils nous confient, ce qu’ils nous disent. C’est pas toujours très drôle pour eux, et j’aurais tendance, comme on a tendance à taper sur les hommes, de vouloir prendre leur défense, parce que ce n’est pas juste. J’ai compris combien les femmes pouvaient être castratrices, que ce soient les mères, les femmes, les sœurs, et selon l’éducation que certains hommes avait reçue et bien comment effectivement certains hommes pouvaient devenir entre guillemets des masos et pourquoi.

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Pascale, prostituée

Pascale

Quelques fois il y en a qui viennent juste pour tenir la main d’une femme, en respirer l’odeur, sentir l’épaule, et puis ils sont contents. Ils se rappellent peut-être quelqu'un d’autre. Je remplace une femme, une mère, ou une sœur, je ne sais pas… Dans ces cas-là, je suis un substitut d’amour.

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Lisa, prostituée, directrice de maison close à Genève, mariée, deux enfants

Lisa

La légalisation en Suisse fait que les choses sont beaucoup plus claires, plus saines, à la fois pour la fille, et pour le client.

Dans ce domaine d’activité, on a vraiment toutes les couches sociales. J’ai des filles qui n’ont exercé cette activité que pour payer leurs études. Dès qu’elles ont leur diplômes et leur travail, elles s’arrêtent. J’ai aussi des filles qui viennent travailler parce que elles sont en train de s’acheter un bien immobilier. Une fois qu’il sera payé, elles arrêteront et puis elles recommenceront leur vie courante.

J’ai des filles ici qui se font jusqu’à 1000 euros par jour. Le client paye toujours directement à la fille, c'est-à-dire qu’elles encaissent 150 euros, ou qu’elles ont encaissé 500 euros, pour moi, c’est exactement la même chose. La seule chose qui est comptabilisée c’est le temps d’occupation des chambres. Il faut que ça lui rapporte à elle, à titre personnel, et pas à quelqu'un d’autre.

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